J – 60 : RDV avec la chirurgienne : chaleureusement conseillée par ma doctoresse, je n’y vais pas joyeusement. Mais bon. Elle tâte Ulrich et directement me fait comprendre qu’il a pris ses aises, le petit. Bizarrement, je ne sentais qu’une petite boule, mais quand elle tapote le contour, je comprends que le vicieux est beaucoup plus gros que ce que je pensais.
Rapidement, elle dessine : « Ca, c’est votre anus. Ca, c’est Ulrich. Il a contaminé la moitié de la raie des fesses avec ses bactéries. Il va falloir retirer tout ça, et vite. » Là-dessus, d’un geste sûr, elle dessine un cercle de 7 cm sur 7. Puis elle ouvre son agenda. Je ne peux plus reculer.
L’histoire commence il y a presque dix ans. J’étais étudiante,
rentrant de cours avec de petites ballerines grises neuves. Il avait légèrement
plu la veille, et fait froid le matin. Un peu de verglas s’était déposé sur les
trottoirs. La chute du siècle, autant dire. A la base ce n’était qu’une petite
bosse très douloureuse qui s’est transformé en abcès. Ulrich 1er
avait pris ses quartiers dans mon corps, bien décidé à y couler une retraite
paisible sans que je n’en sache rien.
Quelques années plus tard, après une soirée où il fallait
escalader des toits pour être un peu tranquilles, je glisse légèrement sur une
tuile et retombe sur le coccyx. La douleur revient et cette fois les abcès et les
douleurs ne partent pas malgré les traitements. Nous sommes alors en 2012, et
je vois un chirurgien qui m’explique l’opération, les soins quotidiens, et tout
le « c’est long et chiant, mais vous serez tranquille » certes mon
ami, mais j’ai des diplômes à passer pour avoir un métier. Cette histoire d’immobilisation
pendant au moins deux mois (en plus d’un séjour indéterminé dans un coin de la France
sans Wifi ni livres à disposition directe) m’enchante très très peu. Je refuse
l’opération, Ulrich vient de gagner encore cinq ans de répit. Mais ce que j’ignore
c’est qu’il s’engraisse, et fortement.
2018 : Allez savoir pourquoi, c’est durant cette année
qu’Ulrich a cessé de trouver mon fessier accueillant. Peut-être s’était-il lassé
des chaises de l’université et des multiples allers-retours en voiture qu’exige
le métier. En grossissant peut-être voulait-il signaler son désir de partir.
Quoi qu’il en soit, j’ai été obligée de reconsidérer mon refus de l’opération et
de profiter d’un arrêt longue durée pour éliminer Ulrich. Je ne me doutais pas
qu’il laisserait un fantôme assez envahissant après lui, que nous appellerons
volontiers Vladimir le Sanglant, pour toutes les symboliques que cela implique.
Ici commence notre histoire.